récit de la première étape de la MiniTransat

Posted by on oct 14, 2015 in Uncategorized | No Comments

C’est un soulagement certain de filer au près vers la sortie de la Baie de Douarnenez à bord de mon petit “Coco”. Ça y est nous y sommes enfin, et c’est surtout la fin de la longue période de pré-course, avec ses briefings, ses contrôle de sécurité, interviews, visites du bateau…. Bien sûr c’était un plaisir pour moi de recevoir tous ceux qui sont venus m’encourager et me saluer: famille, amis, soutiens de la première heures, curieux…. Mais ce n’est pas toujours facile de réussir à se concentrer et de se focaliser sur une grande course à venir, préparer le bateau aux petits oignons et être complètement disponible pour organiser les visites. Donc maintenant que le parcours en baie a été exécuté (nous devions après le départ tourner trois bouées, soit une petite régate d’une heure environ), je peux enfin souffler et appréhender les 7 jours au large et en solitaire qui se trouvent devant mon étrave.

A bord du chalutier de mon ami Adrien Hardy, une trentaine de mes supporters sont venus m’encourager à plein poumons et m’ont suivi dans la baie de Douarnenez. Les conditions étaient parfaites pour cela, et c’était en somme un grand succès que ce départ.

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A moi désormais la tâche de réussir cette première étape, et tout en s’appliquant à bien naviguer, et essayer de prendre le plus de plaisir possible, car c’est aussi un rêve que j’ai la chance de réaliser !

La flotte des Minis franchit le Raz de Sein dans la soirée, et je suis alors en bonne position. Je suis heureux de constater que le nouveau solent (voile d’avant) de chez X voiles que nous avons mis au point à le dernière heure, m’apporte de meilleures performances au près et me permet de rivaliser sans complexe avec les meilleures sur une allure qui me donnait du mal la saison durant. C’est un détail car la course ne va pas se jouer au près, mais ça met en confiance !

La situation météo est claire pour tout le monde : une cellule anticyclonique se déplace vers le nord-est et passe sur la flotte durant cette première nuit. Donc le vent va mollir (complètement ?) rendant la progression difficile pendant 24h à 36h…. Ensuite c’est un front dit « occlus » suivi d’un front « froid » qui, arrivant de l’ouest, doivent nous passer dessus et nous apporter un vent de sud ouest puis de nord ouest en fraîchissant…. Si le schéma météo est bien établi, lorsque le vent mollit, tous les bateaux adoptent des stratégies différentes : certains plongent dans le sud pour progresser sur la route du Cap Finisterre lorsque d’autres comme moi essayent de progresser vers l’Ouest en espérant rejoindre les 2 « fronts » avant les « copains du sud ». Forcément au premier classement transmis par la direction de course le lendemain du départ, je me retrouve loin au classement. C’est normal puisque je navigue à 90°de la route, voir pire…. Et pourtant je suis affecté par ce classement !

option nord

Ce qui est dur en Mini 6,50, c’est qu’on ne sait pas où sont les adversaires dès lors qu’ils sont à plus de 15km de nous et qu’ils disparaissent alors de nos écrans « AIS ». On se demande alors toujours quelles conditions ils rencontrent, comment ils avancent, et si notre option sera judicieuse. Il me reste encore 24h à patienter avant de traverser les fronts et de pouvoir connaître la réponse. Le classement du 2ème jour tombe et je me vois occuper les dernières places… Avec la fatigue induite par ces heures sans vent à se battre à la barre et avec les voiles pour avancer tant bien que mal, les idées ne sont pas claires et j’oublie que le bilan de cette option ouest ne pourra se faire qu’au passage du Cap Finisterre. Je suis alors focalisé sur mon classement bien en-dessous de mes espérances.Commence alors une spirale mentale négative que Tanguy Leturquais, en compétiteur très fairplay,m’aidera à surmonter. En effet via la VHF qui nous permet de communiquer, nous qui sommes proches et impliqués dans l’option « ouest », Tanguy me console : « La course ne fait que commencer. Et puis c’est génial on est derrière, c’est une position que j’adore car on a plein de bateaux à doubler ! ». Sans reprendre complètement espoir je continue à faire marcher le bateau le mieux possible. Nous sommes sous gennaker et avançons vers l’ouest sud ouest, toujours en direction des 2 fronts qui devraient arriver et nous apporter un nouveau vent beaucoup plus favorable. Et effectivement nous observons dans l’ouest des nuages qui approchent. Quand nous serons sous la pluie nous serons proches du nouveau vent et devrons nous apprêter à virer de bord pour plonger cette fois vers le sud ! Vivement la pluie !
Et celle-ci finit par arriver avec un net renforcement du vent et très vite une rotation du vent au sud ouest…. C’est le moment de virer : cap au Sud !

A ce moment, je croise un bateau qui navigue sur l’autre amure : c’est Yann Claverie qui était aux avant postes sur les classements reçus qui vient se recaler dans l’ouest. La bonne nouvelle c’est qu’il croise derrière moi ! Nous discutons à la VHF et il m’apprend que Julien Pulve qui était en tête au classement était encore plus dans l’Est que lui. Pour être une bonne nouvelle c’en est une! Car il est alors fort probable que Julien ne puisse plus tenir la tête de la course très longtemps, vu que le front froid qui vient de nous passer dessus nous permet désormais de naviguer à plus de 10 kts de vitesse en direction du Cap Finisterre…. Et en effet, quelques heures plus tard, alors que nous approchons de la pointe espagnole, Julien apparait sur mon écran AIS… Je comprends alors que je vais franchir le Cap en tête de la course. Je me réjouit et oublie déjà mon désespoir de la veille. Toutes mes pensées sont dirigées vers la suite du parcours : passer le Cap Finisterre et descendre à fond les ballons le long des côtes espagnoles et portugaises, car le vent de Nord y soufflera fort.

cap finisterre

Je suis talonné de près par trois bateaux : Julien sur son Ofcet (le même que le mien), Benoit Hantzberg sur pogo 3 (bateau de nouvelle génération comme l’Ofcet), et Tanguy qui navigue sur un Argo (bateau très polyvalent mais moins rapide au vent de travers). 5 Milles environ nous séparent au passage du cap, soit à peu près une demi-heure dans les conditions du moment. C’est une autre partie qui commence pendant laquelle il va falloir aller vite sans prendre trop de risque pour le matériel. C’est un jeu grisant car les bateaux surfent à haute vitesse, mais stressant également car les pilotes automatiques ne tolèrent pas de mauvais réglages et qu’il faut barrer de longues heures pour plus de performances. Pour aller dormir par ces conditions, il faut un peu débrancher son cerveau et oublier ses appréhensions. Pas facile de trouver le sommeil au milieu des sifflements de la quille et des safrans, synonymes de surfs à plus de 14 kts. Et pourtant il n’est pas possible de ne pas dormir pendant les 48h nécessaires à dépasser la péninsule ibérique. Parfois on se réveille parce que le bateau est « parti au tas » c’est à dire qu’il se couche sur le côté avec le spi qui bat. Les affaires à l’intérieur du bateau dégringolent de leur emplacement, le skipper vole également à travers l’habitacle, et il faut sortir rapidement dehors pour remettre le bateau en ordre de marche. Sitôt fait, on repart au dodo… jusqu’au prochain « vrac » !

Je ne m’en tire pas trop mal dans cet exercice et réussi à conserver une bonne vitesse moyenne tout en ménageant une bonne plage de sécurité pour le matériel. Je minimise les « vracs » décrits ci-dessus et me laisse même à savourer les longs surfs. Le bateau me semble heureux de dévaler ainsi les vagues et de parcourir plus de 200 milles par 24h…. alors je suis heureux également ! D’ailleurs je me rend compte que j’ai dépassé la latitude fatidique de mon chavirage d’il y a deux ans…. Maintenant c’est du bonus me dis-je !

La pointe de Lisbonne se rapproche à grande vitesse. Le vent se renforce encore et je navigue avec un spi plus petit… « ne pas casser, surtout ne pas casser ! ». Benoit et son pogo 3 sont à nouveau à portée d’AIS. Je le contacte par VHF et il me fait un point sur sa course. Il a rencontré quelques soucis qui l’ont ralenti mais ne s ‘étend pas sur ses problèmes. Il m’apprend que Tanguy et Julien sont à plus de 10 Milles dans notre Nord. Je suis donc à égalité avec lui et nous possédons une petite avance confortable.

lisbonne

J’empanne pour repartir vers le large, car le vent ne fait que forcir à l’approche de la côte, et il y en a déjà suffisamment à mon goût. Je n’ai pas envie non plus de passer sur la remontée des fonds quelques milles plus à l’Est. A nouveau Benoit disparaît de mes écrans et je suis seul série dans les parages. Des protos sont avec moi comme Fidel, Vincent ou Jean Baptiste, ce qui permet de ne pas me sentir seul et de fair la causette de temps en temps.
C’est la dernière nuit de vent fort qui arrive. Il est 21h et je me dis « cette nuit tu vas la passer à la barre ! C’est le moment de faire un trou et de tout donner. Ensuite les conditions vont se calmer et tu te reposeras…. » A 21h30 je suis épuisé et me résigne à une petite sieste : « aller Ian, 20mn de sieste et après toute la nuit à fond ! ». Je descend donc à l’intérieur, règle mon réveil sur 20mn…. Et m’endors. Le bateau file alors toujours à haute vitesse « ça tartine » comme on dit ! C’est le noir…. puis mes yeux s’ouvrent doucement. J’entends une sirène qui hurle à 100 décibels….
« Tiens mais ça c’est mon réveil !? Ah oui je suis en mer… Ah mais c’est vrai, c’est la MiniTransat ! Merde mais depuis combien de temps je dors?!!!? »
Je regarde l’heure sur le GPS : il est 4h30…. J’ai dormi sans interruption pendant 6h30 ! Vite je sors dehors. Le vent a molli fortement et je navigue sous 2 ris dans la grand voile et avec le spi médium. Autant dire que je suis au ralenti. Pas le temps de m’apitoyer sur mon sort, je renvoie toute la toile : GV haute et grand spi. Une fois le bateau reparti à vitesse normale, j’essaie de comprendre ce qu’il s’est passé. Ce n’est pas difficile d’ailleurs à comprendre : j’étais « cramé » et le réveil a pu hurler pendant des heures sans me faire bouger le petit doigt. La question qui me hante à présent : « depuis combien de temps le vent a-t-il molli, depuis combien de temps j’avance à vitesse exagérément réduite ? »
Je me dis alors que plusieurs bateau ont pu me doubler. Benoit doit être devant et si ça se trouve Tanguy et Julien sont revenus à ma hauteur ou sont même passés devant. J’ai une lueur d’espoir en contactant Vincent Grison à la VHF (il court en prototype). Celui-ci m’explique que le vent n’a faibli que depuis peu de temps. Finalement c’est peut-être cela qui m’a réveillé, peut être que la casse est limitée. J’en aurai le coeur net à midi lors de la vacation BLU (météo et classement).

Le jour se lève et le climat à changé : il fait beaucoup plus chaud, le vent et la mer se sont calmés. C’est la dernière phase de la course : la descente le long des côtes marocaines jusqu’aux Canaries. Ambiance chapeau crème solaire et T-shirt ! Ca c’est que du bonheur ! GV haute et grand spi resteront à poste quasiment jusqu’à l’arrivée. Il s’agit à présent de soigner sa trajectoire car le vent de Nord Nord Est va nous obliger à tirer des bords de vent arrière.
La prise de météo à midi est délicate car la réception BLU n’est pas excellente. Je parviens cependant à obtenir suffisamment d’informations pour privilégier une route Ouest (encore !), afin de bénéficier d’un peu plus de vent, et d’une rotation au Nord Est en fin de parcours. Par contre la réception du classement me laisse un doute : « où est passé Benoit Hantzberg ?! ». Pour ce qui est des autres poursuivants ils sont toujours derrières mais il semblerait que Benoit se soit arrêté…. Je n’ai aucune certitude là dessus et me dis que de toute façon il faut continuer de s’appliquer.

madere

Le lendemain, et toujours dans la même ambiance estivale, je reçois cette fois parfaitement la vacation de midi : Benoit à dû s’arrêter mais est reparti. Tanguy Julien et Charlie sont à mes trousses.  Sont-ils plus Ouest ou plus Est ? Ca je ne peux le savoir et décide de protéger l’Ouest qui me semble être la bonne option. Je remet donc un coup de « tribord amure » et parcours quelques milles dans le sud ouest…. Le vent quelques heures plus tard, tourne nettement au Nord Est. C’est l’heure d’empanner et je fais route directe sur Lanzarote à environ 36h de navigation de là. J’ai « de la pression » et ça file à bonne vitesse… j’ai confiance !

La suite se déroule comme dans un rêve : j’ai encore gagné des milles au classement d’après la vacation suivante, les conditions sont optimales et très agréables, tout est en ordre de marche à bord, et je commence à ressentir un peu l’excitation de l’arrivée…. Je sais qu’il faut rester calme : « moral stable »…. n’empêche que !

arrivee

Ca va vite, très vite même et je calcule que je risque d’arriver en fin de nuit prochaine. Toute la nuit je me refuse à aller dormir de peur de ne pas me réveiller et de finir, soit sur les cailloux soit de dépasser Lanzarote ! L’excitation est maintenant bien présente et me permet de passer la nuit sur le pont sans ressentir la fatigue. Les lumières de l’île apparaissent, et quelques empannages plus tard je franchis la ligne d’arrivée, accueilli par trois zodiacs de l’organisation. Au ponton mes copains prototistes déjà arrivés s’occupent d’amarrer le bateau et me congratulent. Je suis fier et surtout hyper heureux d’arriver, de les retrouver. Moment unique : j’ai encore un peu l’esprit en mer mais les pieds touchent la terre ferme. C’est un peu comme lorsque l’on se réveille, et que déjà les rêves disparaissent peu à peu dans le brouillard…. Mais l’heure est à la fête !!!

Et voici les images rapportées de l’étape. Elles sont brutes et on peut y sentir les longueurs d’une navigation au large, mais c’est intéressant aussi! J’avais pas de musique à bord et il n’y a donc pas de musique non plus sur la vidéo, si ce n’est celle du vent, du bateau ou du générateur!…. c’est nature!