Le récit complet du chavirage du 539

Posted by on nov 16, 2013 in Uncategorized | No Comments

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Ian vient de nous faire parvenir un nouveau récit, plus détaillé et plein d’émotions.
24 heures ont passé depuis que je suis monté à bord de ce cargo d’équipage polonais. Avec mon nom d’origine polonaise, je suis traité comme un roi et passe mon temps entre une cabine luxueuse en comparaison de mon défunt mini 6,50, et le poste de pilotage. Je continue ainsi un peu à naviguer, mais dans une direction autre que la Guadeloupe!
Quel dommage et quel gâchis, après tant d’attente et de préparation, que de devoir abandonner et la course et mon petit bateau que je bichonnais depuis deux ans. Avant d’être récupéré par le cargo, je regardais tout le matériel qui flottait autour de moi et voulais tout récupérer… mais je n’ai pu monter à bord du cargo qu’avec mon passeport!
La course avait pourtant bien débuté pour moi car je sortais de la baie de la Corogne en tête des bateaux de série, et bord à bord avec les protos les plus rapides comme ceux skippés par Gwenolé Gahinet, Bertrand Delesnes ou Julien Pulve. J’étais donc vraiment dans le coup. Par prudence, lorsqu’il nous fallait empanner dans l’après-midi, je décide d’affaler le spi (le code 5), afin de manœuvrer plus sereinement. Je me fais ainsi rattraper par les copains qui me talonnaient, mais la route est longue et le but est de passer cette nuit qui s’annonce sportive. Je renvoie le spi une fois la manœuvre terminée, et navigue alors bord à bord avec Renaud Mary qui a réussi l’empannage sans affaler le spi, et qui m’a ainsi repris les deux petits milles que j’avais sur lui. Il faut dire qu’avec le spi nous allons très, très vite, en permanence entre 11 et 16 kts! Je sais que le vent doit monter et qu’il va falloir affaler le spi à temps… Lorsque je décide finalement d’affaler, le vent soufflait déjà à 28 kts établis, avec quelques rafales. A peine je me lève du poste de barre pour essayer d’affaler, que le bateau part au tas et se couche. J’ essaie d affaler, mais c est trop tard. L’ amure du spi, que je lâche pour ne pas exploser mon bout dehors, file et se coince à l’étrave. Je me dépêche, muni d’un couteau, pour aller à l’avant du bateau qui est couché à l ‘horizontal, libère l’amure qui menace de briser le bout dehors, car le spi claque extrêmement violemment dans ce vent qui continue de monter. Je fais attention car le déplacement à bord est délicat! L’amure libérée, le bateau reste couché car l’écoute a filé en grand et le spi vole et bat haut dans le ciel. J’essaie alors de lâcher de la drisse pour peut-être redresser le bateau et pouvoir reprendre une route dans le sens du vent et diminuer le vent apparent… erreur ! Le spi part encore plus loin du bateau, et je le vois voler et claquer comme un cerf -volant à plusieurs dizaines de mètres du bateau. Que faire? Je ne me résous pas à couper la drisse car c’est le début de course et je dois me dépêcher de trouver une solution avant que le bateau ne démâte, car les secousses sont violentes, et les tensions dans les bouts qui tiennent le spi énormes.
Je m’en veux énormément d’avoir gardé le spi si longtemps mais il faut agir rapidement. Je décide d’essayer de rapprocher mon cerf -volant fougueux du bateau et commence à ramener la drisse au winch… c’est laborieux et épuisant. J’ai envie de pisser mais il y a urgence à sauver le spi et le mât… (vous imaginez la suite qui n’est pas très glamour, de toute façon j’étais déjà trempé!) Une fois la drisse reprise en grande partie, je winche sur l’écoute et réussi à rapprocher le spi du bateau, qui est toujours couché à 50 bons degrés. Une fois le point d’écoute à portée de mains, je libère à nouveau la drisse mais ne réussis pas à récupérer le spi qui part à l’eau et chalute, comme on dit dans le jargon. Me voilà avec le tissu qui traîne dans l’eau, impossible à ramener à bord. Je décide d’affaler toutes les voiles: la grand voile et le solent, afin de diminuer le fardage du bateau et ainsi ralentir sa dérive. C’est alors que je réussis à récupérer mon spi. Ouf, j’ai perdu 45minutes, mais tout est intacte et je peux reprendre ma route après avoir renvoyé un peu de grand voile et le solent. Je suis bord à bord avec Clément Bouyssou et Justine Mettreaux… Ça va, je suis encore dans le coup, mais quelle bêtise!
La nuit commence et tout le monde a levé le pied. Pourtant une vague plus raide que les autres m’entraîne dans un surf spectaculaire qui se termine par un planté comme je n’en avais jamais fait: l’arrière du bateau se dresse au dessus de l’étrave puis retombe sur le côté. Je suis projeté sous le vent et retombe dans l’eau du bon côté des filières. Encore ouf, belle frayeur qui me coûte une barre franche cassée et une centaine de litres d’eau projetée à l’intérieur et qu’ il me faut écoper. C’est d’ailleurs un bon chantier à l’intérieur car tout le matériel matossé à l’ extrême arrière du bateau est à présent à l’avant… plusieurs caisses de nourriture ont explosé, un joli bordel … C’est en tout cas un bon avertissement et je navigue désormais porte fermée pour le reste de la nuit.
J’ai l’impression que le vent baisse un peu et hésite à renvoyer un ris dans la grand voile. Mais je me souviens du planté de début de nuit et décide de rester sage et de pouvoir me reposer par tranche de dix minutes. Après la cinquième ou sixième sieste intercalée de moments à la barre, et alors que je viens d’ouvrir la porte pour sortir dehors, le bateau accélère dans un surf bien plus vite que les autres. J’ai le réflexe de me tenir à l’ouverture de la porte. Je sens le bateau partir très rapidement à la gite. Mais il ne s ‘arrête pas comme d’habitude dans son mouvement de roulis, au contraire, le mouvement s’accélère, et en moins d’une seconde le bateau se met à l’envers. A l’intérieur j’ai les jambes qui passent par dessus la tête qui cogne contre la coque et me sonne. En même temps, je sens l’eau s’engouffrer instantanément à l’intérieur et me voici dans une grande baignoire avec 50 cm d’air pour respirer et un sacré foutoir. Quelques secondes pour reprendre mes esprits. La situation est mauvaise mais pas désespérée. Je sais que le bateau est muni de flottabilité suffisante pour l’empêcher de couler. Ça c’est la théorie, mais je suis rapidement conforté par le niveau d’eau qui se stabilise. Pour respirer ça devrait donc aller, je pense ensuite au froid. Car on n’est pas encore aux Antilles! Nous disposons à bord d’une combinaison néoprène très épaisse, de survie. Je la trouve dans le noir et réussis à l ‘enfiler. Elle me réchauffe vite. Mais le bateau est toujours à l ‘envers, et je décide de signaler mon chavirage grâce à la balise de détresse qui fonctionne via un satellite. Je n’ en ai jamais déclenchée de ma vie, c’est un peu étrange… Je ne suis pas plus affolé que ça: je n’ ai pas l’impression de trop me refroidir, le bateau est toujours à l’envers mais je respire… tout va finalement assez bien. Je ne me laisse pas aller à penser à la course qui s’arrête si brutalement, mais pense à Marie, notre bébé en cours, ma famille. Pas question de mourir, ça va bien se passer. J’imagine que le signal de détresse de la balise a du fonctionner, et qu‘au pire l‘organisation de la course cherchera à comprendre pourquoi d’un seul coup mon bateau n’avance plus et n‘émet plus de position AIS… il ne me faut donc qu’attendre. J ‘ai de l ‘eau à boire et même de la nourriture pour trois semaines… pas besoin de la chercher, tout flotte à portée de mains! 45 à 60 minutes après le chavirage, le bateau se retourne enfin. Je peux, grâce à ma vhf portable de secours, appeler Eric Cochet, qui était trois milles derrière moi avant le chavirage. Par chance, il m’entend, ce qui me réconforte. Je lui explique la situation qu’ il peut rapporter au bateau accompagnateur. Il me propose de faire demi tour pour venir à côté de moi, mais je refuse, conscient qu’il ne pourra vraiment rien faire, et qu’il est très inconfortable, voir dangereux, de revenir pour lui face au vent et à la mer. Je veux alors multiplier les moyens de signaler mon chavirage: je lance un mayday avec ma vhf portable auquel je ne reçois aucune réponse. Je tire ensuite une fusée de détresse qui devrait tout de même bien se voir dans la nuit qui est toujours présente.
Je commence à essayer de vider le bateau avec des seaux. Le niveau baisse mais remonte dès que je m’arrête… Je n’ai pourtant pas identifié de voie d’eau conséquente? Je trouve une des deux peluches emmenées à bord, et part à la recherche de la deuxième. Je me sens ainsi moins seul, mais malheureusement je ne retrouverai pas mon petit coco qui me suit depuis trente deux ans…
Finalement, vers 8h30 TU, un cargo arrive à l’horizon. Je m’imagine la difficulté pour lui de me repérer dans les vagues de 4m… Je déclenche donc un feu à main (je saurai plus tard que c’est bien ce feu à main qui m’aura permis de me faire localiser). Ce premier cargo m’indique, en passant à côté, un autre cargo qui arrive derrière. Je comprends que c ‘est sur cet autre cargo que je vais être récupéré.
Ayant entendu d‘autres récits de sauvetage par cargo, je sais que tout n’est pas encore joué et que le plus dangereux peut être à venir. Je sais aussi qu’ il va falloir monter sur une échelle de corde, le long de la coque du cargo, et qu’avec les vagues ça peut être difficile. Je décide donc d’enlever ma combinaison de survie dans laquelle je ne me sens pas à l aise pour des acrobaties.
Finalement, j’ai juste une grosse frayeur lorsque l’arrière du cargo se présente et que je me sens passer sous la voute arrière qui est soulevée par la houle. Mais en retombant, le cargo éclate mon bateau sans m’écraser pour autant. Je n’ose pas sortir sur le pont de peur de me faire éjecter par les chocs. Le cargo recule et je dérive sous le vent du cargo où la mer s’atténue sensiblement. L’équipage m’envoie des amarres que je bloque sur mes winchs. Mon bateau est ainsi stabilisé et l’échelle installée le long de la coque. Ça monte, ça descend, il faut trouver le bon timing pour la saisir dans le haut de la vague, et surtout, surtout ne pas tomber à l’eau! A la troisième tentative, je réussis et monte rapidement tout en haut, c’est gagné!
Très vite, j’utilise la VHF du cargo pour souhaiter bon vent à mes amis qui continuent la course et à côté desquels nous passons. Je réussis même à en voir de visu…
Accueil impeccable par le capitaine polonais. Je passe mon temps à la passerelle où je peux ainsi continuer un peu à naviguer. Nous allons passer Gibraltar cette nuit, ce sera pour moi une première, et ça devrait bien se passer!
La MiniTransat peut compter sur moi pour revenir, juste un peu de temps pour me remettre de cette histoire et il faudra établir un nouveau plan d’attaque!
A bientôt à tous,
ian